Une matinée de brame

Il est encore tôt ; la nuit ne compte pas lever son voile d’obscurité de la forêt avant plusieurs heures, soit le bon moment pour moi de m’y confondre et de faire disparaître tous traits humanoïdes en équipant mon camouflage. La lisière est si animée de voix rauques et profondes qu’elle en devient intimidante. Ces beuglements puissants, de colère et de défi marquent clairement l’entrée d’un cérémonial amoureux très fragile et sensible, qu’il ne faut absolument pas rompre avec le moindre mouvement, le moindre effluve. Ma progression lente et buissonnante me permet de parcourir 100 mètres, tout au plus, quand mes pas s’arrêtent subitement à la vue d’une ombre singulière défilant entre les branchages. Voilà l’un des interprètes de ces joutes verbales. Je suis tapi dans le feuillage et retient mon souffle, le roi des bois s’approche, se tourne, puis se couche..! Enorme soulagement…


Les raires des autres mâles résonnent de plus en plus loin et les minutes passent… jusqu’aux premières lueurs du jour. Je suis toujours là, assis dans la boue et fasciné par ce face à face à sens unique. Le prestigieux animal s'endort et repose même ses bois au sol. Sa respiration rythme la mienne, et rythme le temps.



…Cela fait 2h30 que je tiens compagnie à ce vieux cerf endormi, et j’aperçois quelque chose se mouvoir au fond du layon dans lequel je suis allongé.

Sûrement un animal, mais je ne saurai dire lequel tant la distance est importante et le passage rapide. Tant pis.


Il n’a pas fallu plus de 2 minutes pour qu’un autre élément, cette fois sonore, perturbe notre face à face placide. À quelques mètres sur ma gauche, le sol se met à craqueter dans la jeune hêtraie, des pas approchent, c’est un daguet. Il se distingue à peine du réseau dense de branchages quand sans prévenir, un autre grand cerf rompt le silence et surgit de la végétation pour lui livrer bataille.

Le plus jeune est engagé dans un duel malgré lui, et moi, je me retrouve dans une situation très atypique, palpitante et puissante, entre un tumulte violent et la sieste du vieux cerf qui prend fin.

Stupéfait, je ne sais où porter mon regard.


Le grand sage, appelons-le ainsi, se réveille, se lève et pousse un mugissement farouche et fatigué. J’aperçois pour la première depuis ce matin-là les traits qui le caractérisent : un bois tordu vers l’arrière, un corps massif et élancé, un œil aveugle probablement blessé par un andouiller adversaire… Il est unique et semble incarner tant de vécu, d’expérience, de personnalité… À peine concerné par la tension ambiante de brame, il se retire promptement dans les broussailles et sa disparition marque le clap de fin. L’agitation s’estompe et la forêt redevient muette, comme à la sortie d’un rêve.